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Un oeil dans le Periscope

Racheté par Twitter et lancé il y a tout juste un mois, Periscope a déjà fait couler beaucoup d’encre. La plateforme de live streaming vidéo qui permet « d’explorer le monde à travers les yeux d'un autre » selon l’expression de son PDG, Kayvon Beykpour, a en effet vu naître sur son réseau des usages aussi variés que surprenants. Quelle est l’incidence de ces usages sur les médias et leur offre de contenu ? Ce nouvel acteur est-il en train de rebattre les cartes de l’écosystème médiatique ? Et quel avenir pour cette application ? Analyse.
Un concept simple

« Et si on pouvait voir à travers les yeux d'un manifestant en Ukraine? Ou regarder le lever du soleil depuis une montgolfière en Cappadoce ? Cela peut sembler fou, mais nous voulions construire la chose la plus proche possible de la téléportation », déclarent les créateurs de Periscope. L’application, bien que présentée comme très innovante voire futuriste, est en réalité assez simple. Elle permet de retransmettre, en direct, des vidéos prises via la caméra de son Smartphone. Pendant la retransmission, les spectateurs (followers) peuvent commenter ce qu’ils voient et poser leurs questions : ces messages sont directement intégrés à l’écran en surimpression de la vidéo. Jusqu’ici, rien de véritablement nouveau puisque le live stream augmenté de commentaires existe déjà depuis quelques années sur des plateformes destinées aux amateurs de jeux vidéos comme Twitch par exemple.

La réelle nouveauté apportée par Periscope réside en réalité dans l’association de la technologie du live stream mobile à un des plus gros réseaux sociaux au monde, ce qui en modifie considérablement la portée. Dès lors, tous les contenus diffusés, tous les usages de l’application, sortent d’une utilisation purement communautaire et deviennent très visibles.

Premiers usages et enjeux pour les médias
Quelques acteurs des médias ont commencé à expérimenter l’application. C’est par exemple le cas de Nikos Aliagas, le très connecté animateur de « The Voice » sur TF1, qui filme en direct les coulisses de l’émission pendant les coupures publicitaires, et même la préparation de l’émission dans les loges, comme ce fut le cas ce samedi 25 avril pour la finale de l’émission. L’animateur en profite pour répondre à quelques questions des internautes, et à présenter les invités de la soirée.

Au delà de cette incursion dans les coulisses, qu’a aussi proposé la rédaction d’Europe 1 à l’occasion d’une journée spéciale baptisée « Periscope Day » à laquelle a activement participé le PDG de Lagardère Active Denis Olivennes, on assiste aussi à la création d’événements spécifiquement dédiés à une retransmission vidéo sur l’application comme le concert privé d’Emji proposé récemment par Le Parisien.

L’objectif est ici d’incarner le média afin de le rendre plus accessible, plus proche de ses téléspectateurs mais aussi de mettre en scène une transparence, une immédiateté dans la relation du média à son public. À une période où les médias traditionnels doivent faire face à une crise de confiance et souffrent d’une image vieillissante, Periscope pourrait être un moyen de plus pour proposer une expérience différente au public et se réinventer. Beaucoup de pistes sont à explorer : en diffusant sur le réseau de cours extraits d’un programme exclusif en avant-première ou un passage de son tournage par exemple, une chaîne peut réaliser une nouvelle forme de bande annonce. Avec l’immense atout d’arriver en push via une notification dédiée sur l’écran du spectateur-follower : plus besoin que la télévision soit allumée pour entrer en contact avec le public et lui proposer directement du contenu. C’est aussi l’opportunité de penser de nouveaux types de contenus, de nouvelles formes d’écritures, d’aller plus loin dans les expériences multi-écrans, dans l’interactivité, mais aussi d’intégrer les annonceurs d’une façon différente et de créer de nouvelles sources de revenu.

Une opportunité… sous certaines conditions

Mais attention, si les médias peuvent tirer parti de cette application, l’absence de médiation qu’elle provoque est aussi risquée.

D’abord parce que sur Periscope les internautes peuvent envoyer leurs commentaires qui s’affichent instantanément à l’écran de tous les spectateurs, sans modération possible. Le « diffuseur » du contenu s’expose alors à des réactions négatives, comme ont pu l’expérimenter les équipes de Nicolas Sarkozy lors du discours du président de l’UMP au soir du deuxième tour des dernières élections départementales : de nombreuses insultes sont venues s’insérer sur l’image.

De plus, cette tentation de filmer « en direct » une information brute, sans commentaire ni analyse, valorise encore un peu plus le flux et le volume au détriment de la valeur et de la qualité de la relation. Periscope place le spectateur dans un rôle de témoin et ne lui propose qu’une émotion instantanée. Même les likes, symbolisés par des petits cœurs sur la droite de l’écran, ne sont pas liés à toute la séquence mais à un moment précis de la vidéo.

Cette nouvelle application et la nouvelle forme d’interaction qu’elle permet avec le public risque bien de prendre de l’ampleur, et les médias y sont attendus. En effet les spectateurs, eux, ne se priveront pas de diffuser sur le réseau des événements médiatiques. HBO en a par exemple fait les frais quand le premier épisode de la très attendue cinquième saison de “Game of Thrones” a été retransmis par des fans sur Periscope, en dépit des droits de diffusion. On peut facilement imaginer que des concerts, des expositions ou des rencontres sportives soient de la même façon « périscopés » sans l’accord de leurs auteurs.

Il va donc devenir de plus en plus central d’intégrer cette plateforme dans la réflexion et d’y assurer une présence. Mais attention à ne pas « y être pour y être » : dupliquer des contenus déjà disponibles, ou se contenter de montrer les coulisses peut rapidement s’avérer limité, d’autant plus s’il s’agit d’une initiative isolée et déconnectée du reste des prises de parole du média.

Comme tous les supports numériques, l’utilisation de Periscope doit être le fruit d’une véritable stratégie de contenus cohérente, et permettre de réfléchir à l’expérience et à la relation que l’on souhaite proposer au public. Autrement dit, résister à la tentation du flux ininterrompu pour au contraire apporter une réelle valeur ajoutée.

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