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Et si la fiction donnait un nouveau souffle au second écran ?

Article paru dans Effeuillage, la revue qui met les médias à nu (3ème numéro - CELSA - 2014)

Depuis 2012, le second écran préoccupe largement les acteurs des médias, qui en expérimentent différentes formes. Ils cherchent à renouveler le rapport des téléspectateurs à la télévision. Jusqu'ici, les programmes de sport ou de divertissement ont majoritairement focalisé l'attention des chaînes. Mais ce qu'on explique ici, c'est combien la fiction constitue un enjeu essentiel pour le second écran.

En France, on estime que 3 personnes sur 4 utilisent un deuxième écran (Smartphone, tablette ou ordinateur portable) en même temps qu’elles regardent la télévision : pour consulter leurs e-mails, chercher une information, ou encore s’activer sur leurs réseaux sociaux. Dans un environnement médiatique en mutation, et face à des téléspectateurs de plus en plus « multitâches » et volatils, ce deuxième écran constitue un véritable levier de développement pour la télévision. En effet, puisque les téléspectateurs disposent d’un second écran pendant qu’ils regardent la télévision, grâce auquel ils sont en permanence potentiellement connectés, comment non seulement prolonger l’expérience médiatique, mais aussi l’enrichir, afin de continuer à s’assurer la présence et la confiance du public ?

Invitant à commenter l’émission, à poser des questions aux invités, à voir les coulisses ou encore à revoir les meilleurs moments, les chaines ont multiplié les propositions d’enrichissement de l’expérience télévisuelle via le second écran. Et la plupart des genres ont fait l’objet de ces expérimentations. Le divertissement, d’abord : sur M6 par exemple, on diffuse aux téléspectateurs de « Top Chef » les fiches recettes des plats préparés dans l’émission ; et sur TF1 on propose aux téléspectateurs de « The Voice » de devenir le « 5ème coach » en constituant leurs équipes et en gagnant des points en fonction de la progression des candidats. Le sport n’est lui non plus pas en reste : les abonnés de Canal+ peuvent par exemple, grâce à la « Canal Football App » (également déclinée en version « rugby »), revoir sur leur tablette ou leur Smartphone les meilleures actions du match en choisissant l’angle de la caméra. Enfin, le documentaire est lui aussi un genre qui fait l’objet de développements sur le second écran, comme l’a montré Arte autour du documentaire prospectif « Future », enrichi sur le second écran grâce à des vidéos et des bonus, pour enrichir la compréhension du téléspectateur.

La fiction, parent pauvre du second écran ?

On le voit, le second écran se développe progressivement, et s’adapte à différents genres : le sport, le divertissement ou le documentaire. Mais la fiction semble quant à elle vue comme un genre à part, presque délaissé sur la question du second écran. Qu’est-ce qui peut alors expliquer cette absence, et surtout, qu’est-ce qu’elle révèle de la façon dont les acteurs des médias perçoivent le second écran ?

Penser que le multi-écrans n’est pas adapté à la fiction révèle le principal écueil du « second écran » : le penser comme une simple déclinaison ou une superposition d’éléments. Autrement dit, c’est penser d’abord l’enrichissement du programme et non l’enrichissement de l’expérience du téléspectateur. En effet, dans la dynamique amorcée sur le second écran, on est souvent dans l’une de ces deux logiques : soit de déclinaison (rediffusion des meilleurs séquences, des meilleures actions du match, etc.), soit d’ajout d’éléments censés permettre de mieux comprendre le programme (fiche recette, statistiques, bibliographie, etc.). Et on comprend bien que ces dispositifs, s’ils sont compatibles avec la diffusion d’une rencontre sportive ou d’un documentaire, ne le sont pas dans le cadre d’une série ou d’un film. La fiction est par essence le mode de l’immersion : on ne voit plus l’acteur derrière son personnage, on se laisse porter par une histoire, au point d’en oublier que ce n’est pas la réalité. Proposer aux téléspectateurs de consulter la fiche d’un acteur pendant le film, c’est typiquement briser cette immersion, en ramenant le téléspectateur à la matérialité de l’existant. De la même façon, proposer aux téléspectateurs de choisir la fin d’un épisode, c’est remettre en cause la logique même de la narration, où les auteurs guident les téléspectateurs dans une histoire que ces derniers ne connaissent pas, et dans laquelle ils n’ont d’autre choix que de se laisser porter.

On le voit bien, cette conception du second écran est particulièrement inadaptée à la fiction, puisqu’elle rompt les codes du genre. La fiction révèle finalement que le second écran ne doit pas être considéré comme un espace de superposition des contenus, mais qu’il doit être pensé en ce qu’il permet d’enrichir globalement l’expérience, en s’intégrant à l’écriture du programme et aux modes de narration, dans un mouvement de convergence.

Apports et limites du "transmédia"

Parler de « convergence » renvoie largement aux théorisations de la pensée transmédia. Celles-ci consacrent la circulation des usagers entre différents espaces, pour suivre une « histoire » dont les différents éléments seraient disponibles sur plusieurs supports. Jenkins parle de convergence pour qualifier « le flux de contenu passant par de multiples plateformes médiatiques, la coopération entre une multitude d’industries médiatiques et le comportement migrateur des publics qui, dans leur quête d’expériences de divertissement qui leur plaisent, vont et fouillent partout ». Ce modèle de dissémination des contenus sur plusieurs supports, pariant sur le « comportement migrateur » d’usagers qui passeraient indifféremment d’un support à un autre, reste surtout un « rêve d’auteurs » et s’avère le plus souvent à l’origine de dispositifs très complexes, en ce sens qu’ils demandent au public une très forte implication personnelle (temps, régularité, maniement des supports, etc.) pour relier les différents points d’un schéma narratif fragmenté.

Cependant, si la pensée transmédia constitue à bien des égards un excès de théorisation éloignée des pratiques réelles des usagers, elle n’en demeure pas moins un repère, une borne limite, autant qu’une direction, celle du rapprochement des supports et des formes. La « convergence » pensée par Jenkins est avant tout technique et mécanique, en considérant les multiples supports comme des moyens d’exprimer des messages différents mais complémentaires, pour créer dans l’ensemble une « totalité unie ». Or, la convergence qui doit être envisagée avec le second écran est à l’inverse une utilisation des formes et des supports disponibles pour nourrir une même relation au public, en proposant des éléments complémentaires dans leur forme mais proches dans leur fond. Concrètement, le second écran ne doit pas raconter « une autre histoire », ni d’ailleurs exactement « la même histoire », mais il doit permettre au téléspectateur de faire un pas de côté pour vivre différemment le programme, et créer une véritable expérience nouvelle.

Une absence révélatrice

La relative absence du second écran dans la fiction est ainsi révélatrice d’au moins deux choses. Elle révèle d’abord la façon dont les acteurs des médias perçoivent le second écran : celui-ci ne peut se résumer à une déclinaison du programme ou une superposition d’éléments visant à enrichir le programme lui-même. La fiction oblige à aller plus loin, en intégrant plus intensément les différents écrans dans l’écriture du programme. En somme, la fiction révèle ce que doit être le second écran : immersif, en ce sens qu’il doit permettre de vivre l’expérience plus intensément ; qualitatif, c’est-à-dire qu’il doit apporter une meilleure compréhension du programme et ne pas devenir factice ; et simple, parce que les téléspectateurs n’ont pas une attention extensible.

Par extension, cette absence de la question du second écran dans la fiction révèle aussi la façon dont les chaines de télévision se perçoivent elles-mêmes. En laissant de côté le second écran dans la fiction et en n’intégrant pas plus intensément les différents écrans dans l’écriture du programme, elles poursuivent leur tentation de devenir ce qu’Yves Jeanneret nomme des « industries médiatisantes », c’est-à-dire des industries qui se désintéressent du contenu et de ses valeurs et ne cherchent qu’à faire du flux ; au détriment de leur statut d’ « industries médiatiques » qui nouent avec leur public une relation médiatique qualifiée. Ce qui fait la force du média, ce n’est pas le volume, le flux, le « buzz », mais au contraire la relation qu’il entretient avec son public, le lien qu’il établit et la valeur qu’il apporte. Passer du volume à la valeur, voilà ce que devrait apporter un second écran qualifié, enrichi, utile. Et on voit bien en cela l’incohérence de ne proposer que des commentaires sur les réseaux sociaux, ou des contenus auxquels les téléspectateurs ont déjà accès (comme la fiche d’un acteur ou de la recette d’un plat).

Aujourd’hui (et c’est bien ce qui en fait son inadaptation à la fiction), le second écran valorise surtout le volume, le nombre de commentaires, le « bruit » produit sur les réseaux sociaux et la densité du flux, aux dépens de la valeur et de l’intérêt réel des usagers. Mais le développement du second écran dans le champ de la fiction pourrait obliger à en redéfinir les contours de façon globale, vers plus d’intégration avec le programme, et de fait plus de qualité dans la relation médiatique. C’est bien l’enjeu en tout cas, car si pour l’heure c’est la fiction qui semble délaissée par le second écran, son manque d’évolution pourrait bien faire du second écran lui-même un outil délaissé, par manque d’intérêt des téléspectateurs.

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